Objets de table, mémoire des siècles
C’est avec attention, portée aux matières, aux gestes et aux usages, que nous remontons le fil de l’Art de la Table, cet art qui accompagne chaque époque dans sa façon de se rassembler.
Au Moyen Âge, la table est sobre et fonctionnelle. Dressée sur des tréteaux. Les ustensiles sont rares, souvent personnels, comme le couteau que l’on porte sur soi. L’assiette n’existe pas encore vraiment : on utilise un tailloir, simple planche de bois ou tranche de pain rassis, qui sert de support et dont les restes sont parfois donnés aux plus pauvres. L’orfèvrerie, réservée à une élite, s’incarne dans les hanaps, grandes coupes à boire, ou dans la nef de table, salière sculptée en forme de navire marquant la place d’honneur. Les plus belles pièces ne sont d’ailleurs pas disposées sur la table, mais sur le dressoir, où elles s’exposent comme un signe de prestige.
Avec la Renaissance, l’Italie insuffle un nouvel idéal à l’Europe. Le repas devient une mise en scène de l’esprit autant que du goût. Les techniques se perfectionnent et la vaisselle quitte peu à peu son rôle strictement utilitaire. À Urbino ou Deruta, les faïences se couvrent de scènes mythologiques ou bibliques, dans un style narratif appelé istoriato. L’assiette individuelle s’impose, souvent en étain dans les milieux bourgeois, tandis que des orfèvres comme Benvenuto Cellini transforment l’argent et le vermeil en objets sculpturaux. La table devient alors une composition pensée, nourrie de références antiques et humanistes.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’opulence atteint son apogée. L’Europe cherche à percer le secret de la porcelaine chinoise, ce « cristal de terre » tant convoité. Des manufactures comme Meissen ou Sèvres deviennent de véritables centres artistiques et politiques, développant des couleurs et des motifs raffinés ; tels le fameux Rose Pompadour. Les ornements s’allègent, oscillant entre pastorales et chinoiseries. Les maîtres-orfèvres, eux, donnent libre cours à leur imagination, créant des pièces aux formes végétales ou animales, parfois extravagantes. Le service à la française accumule les plats en une abondance spectaculaire. Puis, peu à peu, le service à la russe s’impose : les mets arrivent un à un, servis par les domestiques, laissant la table s’épure autour du surtout et des candélabres.
Au XIXe siècle, avec la révolution industrielle, l’Art de la Table devient un symbole de réussite bourgeoise. Les innovations techniques rendent l’apparence du luxe plus accessible. En 1842, Charles Christofle perfectionne le procédé d’électrolyse, permettant de produire du métal argenté en série. Les styles du passé sont réinterprétés : Empire, néo-Rococo, références historiques diverses. Les codes se complexifient, les couverts se spécialisent, et l’assiette (souvent en porcelaine de Limoges ou de Paris) se pare de larges bordures dorées, incarnant la solennité des repas de l’époque.
Au XXe siècle, un nouveau regard s’impose. L’ornement recule au profit de la ligne. Avec l’Art Déco puis le fonctionnalisme, la simplicité devient synonyme d’élégance. Jean Puiforcat épure l’orfèvrerie en jouant sur la géométrie. René Lalique explore les possibilités du verre moulé-pressé, créant des formes iconiques comme le vase Bacchantes. Après la guerre, le design scandinave et italien consacre l’acier inoxydable et célèbre une beauté liée à l’usage, à l’ergonomie, à la clarté du geste.
Aujourd’hui, l’Art de la Table s’inscrit dans une dimension plus conceptuelle. Certaines pièces, comme le presse-citron Juicy Salif de Philippe Starck, interrogent la frontière entre objet fonctionnel et sculpture. De la planche de bois aux formes les plus minimalistes, l’Art de la Table n’a cessé d’évoluer. Il reste pourtant une chose inchangée : sa capacité à révéler notre rapport au partage, au temps et au beau.