L’artiste derrière l’objet
Les bâtisseurs de l’invisible
Quand l’artiste devient l’architecte de nos émotions
Par la rédaction Mimar — Décembre 2025
En 2025, le luxe ne se résume plus à ce que l’on possède. Il devient une façon d’habiter le monde. Non pas au sens d’un lieu, mais au sens intime : comment vivons-nous nos souvenirs, nos sensations, nos émotions ? C’est la question que posent aujourd’hui les grandes collaborations entre artistes et maisons de luxe.
Chez Dior, Hermès, Aesop ou même Monoprix, une même idée s’impose : l’artiste n’est plus là pour décorer un objet, mais pour lui donner une âme.
Faire de l’objet un refuge d’émotions
Tout commence avec la matière ; le cuir, la surface, la peau de l’objet. Longtemps symbole de statut, le sac à main devient en 2025 un espace chargé d’émotions. Avec sa nouvelle édition de Dior Lady Art, la maison Dior invite plusieurs artistes à inscrire leur histoire dans la matière.
Le travail d’Inès Longevial en est un exemple fort. Sur le Lady Dior, elle ne cherche pas à créer un motif tendance, mais à transmettre une sensation de douceur et de protection. Inspirée par les souvenirs de sa grand-mère et par le patchwork, elle transforme le sac en une sorte de couverture d’enfance que l’on emporte avec soi. Le cuir devient presque moelleux, rassurant. Ce n’est plus un accessoire, mais un abri intime.
À l’inverse, l’artiste Patrick Eugène donne au sac une dimension plus brute, plus engagée. En travaillant le cuir pour lui donner l’aspect d’une roche, d’une terre ancienne, il fait de l’objet un fragment d’histoire. La perle qu’il ajoute rappelle Haïti, son pays d’origine, et toute la force, mais aussi la douleur, que cette identité porte. Ici, l’objet raconte une mémoire collective. Il ne cherche pas seulement à séduire, mais à témoigner.
Dans les deux cas, le sac devient un lieu chargé de sens. Un objet qui garde une trace de l’humain.
© Inès Longevial © Patrick Eugène © Dior
D’autres collaborations s’attaquent à quelque chose de plus difficile encore : l’invisible. Comment représenter une odeur, une sensation, une présence ?
Pour Aesop, l’artiste Jack Coulter a tenté de transformer un parfum en peinture. Synesthète, il “voit” les odeurs sous forme de couleurs. Sa vision du parfum donne naissance à des œuvres sombres, traversées de nuances métalliques. Ces peintures ne décorent pas le parfum : elles en sont la traduction visuelle. Dans l’installation immersive créée autour de cette collaboration, on ne se contentait pas de sentir, on entrait littéralement dans une atmosphère.
De son côté, Justine Ménard, artiste verrière, travaille pour L’Artisan Parfumeur avec le même désir de capturer l’invisible. À travers le verre en fusion, elle fige le souffle, le mouvement de l’air. À travers ses boules décoratives, elles montrent que le parfum, comme le verre, existe entre deux mondes : solide et insaisissable à la fois.
© Aesop © Florencia Irena
Suspendre le temps : créer des pauses dans la ville
Le rôle de l’art n’est pas seulement de rassurer ou d’envelopper. Il peut aussi ouvrir des fenêtres dans notre quotidien, ralentir le rythme, créer une pause.
Chez Hermès, l’artiste Tiffany Bouelle transforme les vitrines en espaces de contemplation. Les installations ornées de ses peintures, délicates et précises, invitent les passants à s’arrêter quelques secondes, à respirer, à regarder vraiment. La vitrine n’est plus un simple outil de vente, mais un moment suspendu dans le tumulte de la ville.
Cette idée d’évasion se retrouve aussi dans le travail de Julie Joseph pour Van Cleef & Arpels. Avec ses illustrations colorées, elle crée un monde imaginaire où les bijoux prennent place dans un décor presque féerique. On ne regarde plus des objets : on entre dans une histoire.
© Van Cleef & Arpels © Mazarine Group
L’art dans le quotidien : une beauté accessible
Enfin, ces collaborations cherchent à sortir l’art de son piédestal pour l’intégrer à la vie de tous les jours.
Avec Longchamp, l’ébéniste Pierre Renart transforme le bois en matière fluide. Ses chaises et ses bancs semblent en mouvement, comme des rubans figés dans l’air. Le mobilier devient presque vivant, invitant à penser notre intérieur comme un espace en transformation.
Chez Monoprix, Garance Vallée propose des « sculptures domestiques » : des objets simples (assiettes, vases, tables…) mais dessinés comme de petites architectures. Elle efface la frontière entre l’art et l’objet du quotidien. Tout devient support de création, même ce que l’on utilise chaque jour.
© Ludovic Balay © Frederico Avanzini
Ces projets ont un point commun : ils redonnent du sens aux objets qui nous entourent. Dans un monde saturé de consommation, ils proposent autre chose : de la mémoire, de l’émotion, de la présence.